Le petit train de Berlin

En pleine guerre froide, en route vers Berlin,avec les troupes francaises d’occupation.
par Bernard Aubert

Nous étions encore, en 1958, en pleine guerre froide avec les Russes. La situation s’était un peu améliorée depuis le blocus de Berlin de 1948 à 1949 qui fermait les accès terrestres aux secteurs occidentaux de l’ancienne capitale du Reich (français au nord, britannique au centre, américain au sud). Mais la tension politique entre le bloc communiste et le bloc occidental persistait encore dix ans après.

En pleine guerre froide, Bernard Aubert, jeune sous-lieutenant d’une unité aéroportée commande le petit train de Berlin

C’est dans cette atmosphère de tension que je fus appelé, comme jeune sous-lieutenant d’une unité aéroportée stationnée en Allemagne et spécialisée dans les parachutages d’hommes et de matériel, pour commander le train militaire de marchandises qui approvisionnait régulièrement la garnison française de Berlin en traversant l’Allemagne de l’est sous contrôle soviétique. Les unités de Forces Françaises en Allemagne (FFA) détachaient en effet à tour de rôle un élément armé pour protéger ce convoi composé d’une quinzaine de wagons scellés et de deux wagons distincts pour la troupe.

Quand je pris mon commandement avec une demi-section de paras en gare de triage de Strasbourg, l’officier responsable me fit un rapide topo sur ma mission, me confia un cahier de consignes écorné et huileux qui avait déjà du servir à des générations de chefs de train. Puis il me remit une clef (je crus à une plaisanterie du genre ‘’ clef du champ de tir’’…) servant à ouvrir un coffret en bois, gros comme deux boîtes à chaussures, contenant des munitions pour Mas 36 et Mat 49. Surpris, je lui fis observer qu’avec ces poignées de cartouches je ne pourrais pas résister deux minutes à une attaque d’où qu’elle vienne, que ce soit des détrousseurs de train ou des hordes de cosaques…..Devant ma stupéfaction il me dit :

« Vous lirez les consignes. Ne vous inquiétez pas lieutenant. Vous n’en aurez pas besoin. Ce n’est que la guerre froide ! 

Pour verrouiller le convoi, nous avions installé une ligne téléphonique de campagne entre le wagon de tête (équipé d’une cuisine, d’un réfectoire et de couchettes) et le wagon de queue occupé par cinq hommes et mon adjoint, un sous-officier avec lequel je devais rester en contact permanent.

En route vers le rideau de fer

Le voyage jusqu’à Berlin devait durer deux à trois jours, voire davantage en fonction du trafic et nous avions des réserves alimentaires suffisantes pour tenir une semaine. Le trajet de Strasbourg jusqu’à la frontière est-allemande fut sans histoire. Le voyage fut monotone et entrecoupé de multiples arrêts, de contrôles permanents de nos wagons, de changements de locomotive, d’attentes sur des voies de garage, de parties de belote sans fin, de paysages hivernaux sans attraits.Arrivés en pleine nuit au poste frontière de Helmstedt-Marienborn, en Allemagne de l’est, l’atmosphère changea soudain.

Guerre froide au poste frontière de Helmstedt-Marienborn: au contact de l’armée rouge

Notre convoi, stoppé au milieu d’une immense gare éclairée par une lumière glauque déchirée soudain par des éclairs inquisiteurs de projecteurs, fut immédiatement encadré par des soldats russes coiffés de chapkas aux étoiles rouges et vêtus de lourdes capotes tombant à mi-bottes. Tous étaient armés de fusils ou de PM « à camembert ». C’était la première fois que j’étais au contact de l’Armée rouge…..
Des chiens loups tenus par de longues laisses, fouillaient déjà les entrailles de notre train, à la recherche d’Allemands de l’est qui auraient tenté, en utilisant notre convoi, de fuir le régime communiste.

Je descendis de mon wagon accompagné d’un gradé portant une lourde serviette avec des documents et les passeports de tous les hommes du détachement consignés dans le train.
Un officier russe dont je n’identifiais pas le grade, m’attendait sur le quai encadré par deux hommes en armes. Il me salua au garde à vous en me priant en allemand de le suivre dans une salle de garde où il avait son bureau. Il me dit en chemin que c’était la première fois qu’il voyait un militaire français des troupes aéroportées avec un béret rouge et en tenue camouflée, ce qui m’expliqua les regards étonnés et curieux que nous jetaient les « popovs ».

L’atmosphère ambiante était glauque et pesante. Une odeur de choux aigre et d’anthracite flottait dans l’air glacial. Des nappes de brouillard traînaient sur les quais huileux donnant au décor un spectacle fantasmagorique de film noir. Nous entrâmes dans un salle basse enfumée où des soldats au repos jouaient aux échecs, fumaient et buvaient de la bière. L’officier nous fit asseoir devant son bureau situé à l’écart. Je lui remis les passeports, les laissez-passer et les documents que je devais présenter. J’avais parmi mes hommes, quatre appelés qui étaient d’origine polonaise et qui avaient des noms à consonance russe. Leurs passeports furent l’objet d’un contrôle plus poussé que les autres.

Bloqué par les troupes soviétiques

Quand l’officier russe me demanda de lui fournir les lettres de voiture – documents qui faisaient état de tout le chargement du train de marchandise – je refusai tout net. Le cahier de consignes stipulait en effet que ces lettres de voiture étaient des documents confidentiels. Surprise et colère de mon interlocuteur qui m’expliqua, toujours en allemand, que sans ces documents mon train resterait bloqué à quai. Le ton, amical au début, commença à monter. Il était une heure du matin et je n’avais aucune possibilité d’entrer en contact avec le quartier Napoléon, siège de l’Etat major français à Berlin, pour recevoir des instructions. Le jeune appelé qui m’accompagnait comme secrétaire et qui parlait également allemand, m’exhortait à céder m’expliquant qu’il devait être libéré dans quelques jours et qu’il avait peur d’être prisonnier des Russes… Quand l’officier soviétique, après trente minutes de discussion orageuse, m’apporta des preuves que les précédents chefs de train français fournissaient ces lettres de voiture, je cédais à contre-cœur…. Il fallut attendre encore une heure pour que ces documents soient épluchés et sans doute photocopiés dans d’autres pièces pour que je reçoive l’autorisation de repartir. Mes hommes consignés dans leurs wagons attendaient la fin des négociations et tentaient d’engager un impossible dialogue avec les sentinelles russes auxquelles ils proposaient d’échanger leurs chapkas contre des magazines de femmes nues qu’ils exhibaient derrière les glaces de leurs compartiments. En vain. Notre locomotive redémarra poussivement pour Berlin.

Arrivée à Berlin-Ouest

Nous arrivâmes dans la matinée à Berlin-ouest sans autre incident. Je pris une chambre au mess du quartier Napoléon pour me doucher, me raser et me changer afin de me présenter au rapport. Je m’attendais à être mis aux arrêts, ou pire, condamné par un tribunal militaire en me présentant au Bureau des Transports. Au colonel qui me reçut, j’avouai que j’avais dû céder aux Russes les lettres de voiture contrairement aux consignes. Je lui remis le cahier contenant les instructions. Il explosa.
« Qui vous a donné ça ? Ce document est complètement dépassé ! Ces consignes sont obsolètes depuis des années. Cet officier russe avait raison et vous avez bien fait de céder ».
(Depuis cette histoire, j’ai mis en pratique un proverbe allemand qui dit :
« Der Klügere gibt nach » : le plus sage cède ! )

J’ai quitté Berlin quelques jours plus tard, avec mon détachement, pour rejoindre mon unité à Kehl. De là, j’ai été envoyé en 1959 sur la base des troupes aéroportées, à Blida, où j’ai été affecté à la Compagnie de Livraison par Air n° 2 qui m’envoya prendre au Sahara le commandement d’un détachement à Colomb Bechar. Ma guerre d’Algérie a pris fin en 1961.
Je suis revenu à Berlin le 14 août de cette année-là, cette fois en tant que journaliste, en pleine reprise de la guerre froide, au lendemain du jour de la pose de la première pierre de ce qui allait devenir le « Mur de Berlin ». Il ne s’écroulera que 28 ans plus tard en 1989.
Mais ceci est une autre histoire…

Une réflexion au sujet de « Le petit train de Berlin »

  1. Ping : Allemagne: où voir les restes du rideau de fer?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *